Vendredi 21 Juin, 18h, à l’heure où certains décapsulent leur première bière pour la Fête de la Musique, j’enfile mes bottes et mon ciré et on largue les amarres. Un grand soleil brille sur Cowes, et déjà de splendides bateaux de course sortent de tous les ports environnants pour aller se positionner dans le Solent. Sur Champagne, le Figaro II sur lequel je cours, nous sommes à fond. On fait quelques aller-retours pour tester le terrain, notre vitesse et se positionner sur la ligne de départ.

A 19h10 le départ est lancé pour les IRC2 (la catégorie dans laquelle nous concourrons) et une trentaine de bateaux s’élance vers l’Est, sous spinnaker. C’est une multitude de voiles colorées qui glissent dans la rivière vers les forts de Portsmouth. Le spectacle est magique. Vu de l’extérieur, c’est une lente procession de voiliers majestueux et colorés qui file dans les lumières rasantes d’un coucher de soleil de feu. On oublie souvent les spectacles grandioses qu’offre la voile.

Mais à bord c’est une autre histoire: qui dit peu de vent dit haute précision. Dans ce faible souffle, tous les bateaux sont bord à bord: la moindre erreur et l’on peut se faire dépasser par une dizaine de concurrents en quelques minutes ! Du coup c’est réglage en continu. Je suis sur l’écoute de notre spinnaker bleu: je reprends ou relâche toutes les secondes, à genoux sur le bord du bateau, le nez en l’air pour surveiller le haut de ma voile. Dans le faible vent, on écoute ses voiles: l’équipage murmure et les bateaux autour de nous glissent en silence. Durant toute la soirée nous filons vers l’Est dans une concentration intense, quasi religieuse. Puis nous enroulons la seconde bouée et on change de cap: on affale le spinnaker et on hisse le génois. Mon rôle est fini pour le moment.

Je regarde autour de moi. Tiens il fait quasiment nuit. Je m’aperçois que j’ai les genoux douloureux et plus de sang dans le bas des jambes. Je commence à avoir très froid et j’ai grand faim. Il est 21h et je comprends que ça fait 2h que j’étais en position de régler et je commence à fatiguer. Je regarde les autres. Greg lance: “Et si on profitait d’être à plat pour que je vous prépare un dîner chaud?”. Merci Greg, mon héros.

Un bon bol de nouilles chinoises déshydratées plus tard, ça va mieux. Le vent a tourné: on décide d’envoyer l’A5 blanc (une voile entre le génois et le spi). Je me remets aux réglages. On est plus proches du vent donc on ressent plus de vent sur le bateau: des petits cheveux me tombent dans les yeux et m’empêchent de voir les voiles. Il faut sortir la grande tenue: cache-cou en polaire jaune et surtout casquette de ganster sur le côté. Pourquoi sur le côté ? Parce que la visière devant m’empêche de voir ma voile, et derrière elle m’empêche de lever le nez. Sasha le ganster repart à fond dans la précision pour encore deux bonnes heures: ça file et on continue de gagner des places ! Je suis à bloc !!

À minuit on décide de se mettre en quarts pour la nuit. Marc et moi allons nous coucher et là c’est le grand luxe: on peut dormir dans la couchette avant car nous sommes à plat et il faut mettre du poids à l’avant du bateau. Je m’endors en une seconde et je suis réveillée (15 minutes?) plus tard par un bruit de voix: Jappy et Marc parlent tactique. Le vent est tombé et on est scotchés dans la nuit. Epuisée, je vais me rendormir lorsqu’un éclair de génie me traverse et je demande: “C’est l’heure les gars?” “Oui, il est 2h”. Et mince ! Mais je suis tellement contente de ne pas m’être rendormie pour quelques minutes ! Allez hop, debout, on enfile toutes ses couches (thermique +laine +polaire +doudoune +ciré) et me voilà sur le pont. C’est Greg qui barre: l’heure est grave. Greg est un excellent Numéro Un mais – comme moi – la barre n’est pas encore son fort, surtout en pétole. Je regarde les instruments: 4knts de vent (±8 km/h), les voiles qui ne portent pas, l’A5 tombe comme un vieux mouchoir et nous avançons à 2knt (4 km/h) . Ça craint. Heureusement pour le moment, les courants nous poussent dans le bon sens. Mais dans trois heures le courant s’inverse avec la marée et il va falloir songer à jeter l’ancre pour ne pas reculer !

Les gars vont se coucher et Marc prend la barre. On discute un peu des réglages et je propose d’abaisser le point d’amure de l’A5 pour tendre son guindant: bingo, on gagne 1knt (trop fière!). Puis le vent forci progressivement et c’est reparti ! Marc barre et j’apprends en le regardant faire. La fatigue me prend et je m’apprête à faire une sieste furtive quand Marc me lance: “tiens Sasha, prends la barre “ et il part faire de la tactique en bas. Bon je me mets des claques et je me réveille: tout se joue sur moi pour le moment. C’est parti pour la concentration ultime: je ne veux pas décevoir mon équipage. J’arrive à tenir le bon cap avec pas trop mal de vitesse. Marc monte sur le pont au bout d’une heure, modifie un peu le réglage des voiles, puis s’allonge au fond du cockpit (à l’abri du vent glacé) et s’endort. Mince alors, plus le droit à l’erreur pour Sasha. Au bout de 20 minutes il se réveille, me regarde, regarde les instruments, et ne dit rien. C’est gagné ! Je suis super contente ! Il regarde sa montre et annonce: “Il est 4h, je vais réveiller les autres.” Thank God ! J’ai les yeux qui piquent et je ne sens plus mon épaule. Une fois les gars sur le pont je descends et je m’écrase dans une couchette. Pas le temps de me déshabiller, je m’endors dans la seconde, la tête au fond du bateau et les pieds qui dépassent dans l’habitacle.

Une dizaine d’heures plus tard (me semble-t’il), je me réveille en sursaut: mince ! Ils ne m’ont pas réveillée ! La course est finie ! Mince mince mince ! Est-ce qu’ils attendaient que je me lève seule ? Je panique et cours sur le pont. Le soleil est levé et il est 6h, je n’ai rien loupé. Pas un gramme de vent: la mer est d’huile. Je jette un oeil à l’AIS pour voir nos concurrents: ils ne sont pas plus avancés car les bateaux sont affichés tous dans des directions différentes. Il y en a même un qui fait des tours sur lui-même. Je comprends mieux pourquoi j’ai eu l’impression de dormir autant: il n’y a pas un bruit autour de nous, ni un mouvement du bateau. L’heure est grave, et les courants vont s’inverser bientôt. Mais il n’y a rien à faire: on affale le spi bleu et on envoie le génois, il est plus lourd et au moins il gardera sa forme dans la pétole. Heureusement pour nous, le vent se lève et petit à petit la course reprend. Là j’aimerais bien raconter le quart, mais j’étais dans un tel état de fatigue que je ne me souviens de rien. Je ne sais même plus si je barrais ou pas. Toujours est-il que lorsque les gars ont pris la relève j’ai rampé sur le franc bord et j’ai dormi deux heures comme ça, écrasée sur le pont.

La suite de la course a été paradoxalement beaucoup plus rapide: quasiment 14h de débridé, où l’on alterne entre rappel, barre et siestes. On enlève régulièrement des algues des safrans et l’on a trouvé un énorme paquet dans la quille. Est-ce que c’est cela qui nous a pénalisé dans la nuit dans la pétole? C’est bien possible, mais nous ne le saurons jamais. La journée est belle: la mer est calme et le ciel est sans un nuage. Il fait frais mais un grand soleil cogne dur toute la journée. Nous arriverons à Dieppe à 17h (heure française) dans un dernier bord sous spi, filant à 8knts dans 18knts de vent. 🌬️

On passe la ligne et on empanne direct, direction Ouistreham pour ramener le bateau. On fait le debrief de la course: nous avons bien joué nos billes au début mais nous avons été mauvais dans la pétole. On finira 21e/28 en IRC2 et 57e/89 overall. C’est très décevant mais j’ai tellement appris ! Et puis c’est toujours un plaisir de naviguer sur un si beau bateau. Maintenant c’est l’heure du repos: on met le pilote automatique, on règle le spi et on sort l’apéro. Je prends mon quart avec Greg (ce qui n’arrive jamais en régate vu qu’on est les deux plus mauvais barreurs) et on s’amuse à zigzaguer entre les cargos devant Le Havre sous spi, prenant des surfs à 11knts ! On profite de cette belle nuit plutôt chaude pour discuter. On arrivera à Ouistreham à 5h du matin et on fera la route pour Saint Malo dans la foulée. À 8h je suis dans mon lit et je dormirai quasiment 24h d’affilée. Moralité, la gestion du sommeil, ça s’apprend ! Un grand respect pour les marins qui naviguent en solitaire !

Allez du repos, et je repars mardi pour ramener le bateau en double ! #LaDoubleDuFigaro